Chronique d’Open-Space #3 CrocoKiller

Recette : 5 cl de CrocoKiller. 8 cl de Canada Dry. Un quartier d’orange fraîche. Une brouée de glaçons. Rafraîchissant. Plein de peps. Légèrement pétillant. Doux âcre. Le quartier d’orange se noie dans l’ambre sirupeuse, effleurant les fantômes translucides. Le doseur à cocktails, aux irisations cuivrés, repose à côté d’une planche en bois jonchée de pulpes dégorgées. Une troupe de fêtards en copeaux de conscience attendent leur cocktail à l’œil, en riant comme des phoques perdus, les doigts en tubes de colle, mix de sueur et d’alcool s’agglutinant à leur gobelet mâchonné. L’un d’eux s’approche du barman, alors en pleine effervescence, par curiosité.

-Hé mec ! mec ! Tu ressembles à quoi sous ton masque vas-y tu peux faire voir ???

Le barman regarde droit dans les yeux rouges du type et lui répond que ça ne s’enlève pas, qu’il doit attendre la fin du taf (vers 4h) et que là ça partira tout seul comme un peu de l’eczéma.

 

C’est le #CrocoNightFever ! dit l’animateur en management d’animation commerciale. Et vous êtes, chacun d’entre vous mes beaux gosses (il pianote abstraitement avec son index chacun des visages devant lui, comme un calamar enthousiaste), un de nos #CrocoGroom VIP du tonnerre ! (il rit comme une tomate fendue) Vous êtes là pour distiller nos cocktails au cœur des petites gorges fluettes de tous nos happy lapins fêtards techno-transfilous. Ce soir sur chaque event on pose une table, on pose 6 bouteilles de CrocoKiller, on pose deux buildings de gobelets, on pose un sac d’oranges fraîches, on pose 12 bouteilles de dry, et en avant la becquetée ! Bien entendu on ne va pas vous laisser sur place 6h avec une gueule pressée par la sueur, palpitante comme une sardine, franchement ça ne donnera envie à personne, les teuffeurs ne veulent pas d’un cocktail #CrocoNightSueur ahahahah ! Du coup Ana va vous greffouiller un masque organique bio-modélisé en 3D qui se décompose tout seul au bout de 7h ! comme une feuille morte tu vois, ou une étoile des neiges. Nous allons faire de vous de magnifiques crocodiles, fiers et sobres, honorés de servir une liqueur familiale à la recette planquée au frais depuis 56 générations !

 

-7h vous êtes certaine ? demande-t-il à Ana qui prépare l’injection sous-cutanée. Une série de sept aiguilles à planter à diverses zones du visage pour engendrer la réaction organique mutagène.

-Mais oui ne vous inquiétez pas nous faisons ça trois fois par an depuis six ans maintenant… Bien sûr parfois c’est 9h… le temps que ça se décompose intégralement… mais la tenue dure 7h. 😊

Elle pose le boitier à seringues sur la petite table en acier. Puis elle asperge l’ensemble avec un antiseptique. Tout est propre, beau, nickel. Les murs sont blanc-neige.  Ana est blanche-neige. Sa gorge est comme un produit laitier.

-Et pour les effets ? Qu’est-ce qu’on ressent ?

Il panique un peu. C’est la première fois qu’il s’embarque dans cette histoire. Il a besoin de tunes et les cocktails ne sont pas très compliqués à faire. Le salaire est confortable, l’équivalent d’une semaine dans un job miteux avec des cuisines qui sentent le rat décongelé.

Mais il n’a jamais touché à ces trucs-là, les injections de schèmes organiques. A quoi bon ? On a le corps qu’on chope à la naissance, comme une maladie.

-ça peut vous gratter un peu… et les phases croissance / décomposition vous donnerons l’impression de… comment dire… vous noyer dans votre propre corps. C’est difficile à décrire, comme s’étouffer de l’intérieur.

(ah cool ça a l’air chouette pense-t-il)

-En tant qu’aide médicalisée je rappelle que vous pouvez à tout moment refuser. Vos frais de déplacements et l’heure de formation vous seront quand même payés…

Ouais mais il lui faut ce pognon.

-Allez-y.

Elle nettoie ses mains avec une mousse rosâtre, enfile ses gants élastiques. Puis injecte le contenu des seringues aux sept points cardinaux de son visage. Il ne ressent qu’une faible morsure de moustique à chaque pénétration. Pas de quoi fouetter un chat. Ou verser des larmes de crocodile lol.

 

5 cl de CrocoKiller. 8 cl de Canada Dry. Un quartier d’orange fraîche. Une brouée de glaçons. La techno progressive coagule les gens à leurs cheveux. Les corps se démobilisent, se fluidifient en volumes mouvants. On dirait des algues de loin. Une masse d’algues noires en eaux limoneuses. Des tas de gens camés ou en état de luire lui demande des cocktails qu’ils avalent à la vitesse d’un vaisseau spatial.

-Trop bien ta tête de croco je peux la toucher 😊 ?

Demande une meuf fascinée et il veut bien se laisser toucher par la meuf fascinée alors elle caresse la peau soyeuse de sa tête en crocodile avec une curiosité sexy. Il lui met une double dose dans son cocktail et elle repart plus heureuse qu’un dragon qui danse.

En vrai il est plutôt bien là. Dans sa nouvelle peau. La mutation était délicate, difficile à expliquer, comme si on tiraillait sa peau avec des pinces vibrantes et qu’ensuite on la retroussait dans sa bouche, dans sa gorge, dans son nez, sous ses yeux. La pièce médicale disposait d’un seau à vomi, et il avait rendu ses tripes malheureuses à n’en plus finir. Le seau dégageait une forte odeur de javel, à laquelle se mélangeait l’acidité de son estomac. Ses cheveux s’étaient éparpillés au sol, comme chez le coiffeur, par touffes indistinctes, vous resterez chauve après la mutation… c’est un des seuls effets secondaires…  les cheveux repoussent vite ! 😊 lui avait dit Ana.

Les cheveux repoussent vite… Il se dit qu’au moins le logo de CrocoKiller, ce n’est pas un putain de dauphin… il a esquivé le pire… il s’imagine avec une tête débile de dauphin… loin du raffinement noir d’un croco sapé en costard de 007 qui avale un bourbon CrocoKiller…

 

(C’est bizarre d’avoir un museau aussi proéminent. Il a l’impression de s’exprimer à deux centimètres des clients. Il respire leur odeur de transpiration, d’alcool et d’œil qui pue. Certains reviennent de dehors où il pleut comme vache qui pisse et d’épaisses mèches de cheveux bavent sur leur front. Chose étrange aussi, il snif leur chair. C’est sans doute un effet secondaire de prédation. Comme quand tu renifles l’odeur métallique d’un steak cuit bleu, la chair rouge en cuisson).

 

Celle fascinée resurgit de la vase noire électrisée, on dirait des fantômes poisseux qui disparaissent / apparaissent d’un autre monde sous-marin, fantastique. Elle est à croquer.

-J’aime bien les crocos… tu sais les bonbons… mes préférés sont les rouges… je dévore toujours la queue en premier…

Elle se lèche la lèvre. C’est une zo, il y a une grosse communauté de transmus qui baisent avec des greffons animaux, des gueules virilescentes de gorille alpha ou des ondulantes langues de serpents. Pas son kiff, surtout que ça coûte un bras. Il la regarde en composant son cocktail. Elle flotte sous un chaos de transpi, de rouge à lèvres écarquillé, de vêtements moulants et de pulpes de pupilles plus émeraudes qu’un perroquet d’Amazonie. Il n’a pas la moindre seconde à consacrer à tout ça, voyons, rester dans les clous, plus qu’une heure et le service est fini, y’aura plus qu’à se débarrasser de cette peau de sac à mains pour bourgeoise décatie…

-Elle est comment ta langue ? Je suppose qu’elle doit être énorme.

Il lui tire la langue. Elle se mordille la lèvre. Il lui tend son cocktail. Elle l’avale entièrement devant lui et en recommande un.

 

Ils s’enferment dans le débarras à l’étage, là où les technos lui ont dit de poser ses affaires persos. Il a laissé le stand en roue libre, rien à foutre, il a trop la dalle d’elle. Il déploie sa longue langue épaisse entre ses jambes, et tapisse littéralement son vagin d’amour animal. Quel goût. Quelle odeur. Incroyable comme ses sens se décuplent. L’âcreté envahit tout son corps, court-circuite son estomac. L’épaisseur de la chair. Le tourbillon de squames de spasmes. Il la plaque littéralement contre le mur à chaque martèlement de sa grosse langue.

Il se relève. Elle embrasse avec feu son long museau, elle lèche ses écailles, et l’électricité s’enracine jusqu’à son sexe, comme une pluie qui tombe, drue. Il la pénètre et elle glisse sa main dans sa gueule, caresse ses dents pointues. Elle s’écorche volontairement et son sang ruissèle jusqu’à sa gorge. Il est proche de jouir.

 

C’est maintenant le direct avec Vanessa Ange. Allez-y Vanessa, c’est à vous.

Oui je suis ici à l’ancien gymnase Pierre De Coubertin, où se tenait ce soir une fête qui a littéralement viré au cauchemar pour la jeune Sandra Lopez. Cette jeune fille de 19 ans vient d’être retrouvée morte assassinée dans les locaux techniques. Elle a été retrouvée le bras arraché et le visage déchiqueté. Le meurtrier est identifié, un homme de type caucasien, la trentaine, Arthur Grange, il portait une greffe organique de crocodile, dissipée à l’heure actuelle, et reste activement recherché par la police.

 

Epilogue.

« Moi je dis qu’il s’est planqué dans les égouts. Il bouffe des rats humides et avale de l’eau noire pour survivre. Il faudrait faire une énorme battue dans les égouts et le tuer » (post de FiascoDeGama)

« ça y est le ministre vient d’interdire la greffe organique de grands prédateurs, ça casse les couilles okay c’est grave ce qui est arrivé mais on paye tous pour les crimes d’un seul… perso depuis six ans je me fais des trips avec une greffe de requin tigre et j’ai jamais bouffé le moindre petits doigts… » (post de LudwigVanRien)

« j’espère qu’on retrouvera ce salopard,  les greffes d’animaux devraient être strictement interdites, nous sommes à l’image de Dieu et Dieu n’est certainement pas une chimère avec un tête de Koala ou des nez de cochons. » (post de LaPetiteFeeDuDestin)

« j’ai acheté un fusil de chasse hier et avec des potes on va fouiller les bois demain à l’aube pour retrouver cette sale bête et lui exploser la tête tout simplement il ne mérite que ça. Sac à mains pour ma femme bientôt » (post de Templier515953)

« Bah suffit d’appeler crocodile dundee lol » (post de Vanhonfleur)

« L’entreprise CrocoKiller est sérieusement affectée par les tragiques événements qui se sont déroulés lors de la précédente manifestation du #CrocoNightFever. Nous tenons à exprimer nos plus profondes condoléances auprès de la famille de la victime. Toutes les précautions avaient été prises pour éviter ce genre de drame, mais il s’avère que l’employé a, de sa propre initiative quitté, son poste de travail pour se donner du plaisir sexuel alors même qu’il était, durant les sept heures contractuellement signées, une effigie de notre marque d’alcool réputée dans le monde entier pour ses cocktails colorés à la recette transmise dans le plus grand secret depuis 46 générations. » (post du community manager de CrocoKiller)

« CrocoKiller, le champagne des véritables serial-Killer. #CrocoNightCreveForever » (post de GrosCracra)

 

L’entreprise changea son logo par celui d’un dauphin en costume nœud papillon.

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