Chronique d’Open-Space #1 La piscine

Sniff sniff. Il y a comme une odeur de bocal à poisson dans l’open-space. Sniff. Grosse senteur de piscine, chlore && bain de pieds. Sans doute Stéphanie et Éva qui reviennent d’une session de brasse extensive, se dit Mathieu. 188 longueurs pour gonfler le muscle, verrouiller les nerfs, saturer les poumons. Cette odeur sécrète dans la cervelle de Mathieu des souvenirs scolaires, les jours “piscine” où il devait se retenir de bander comme un bœuf dans son étroit moule-bite tandis que les filles les plus voluptueuses de la classe étranglaient l’eau à coups de brasse pulpo-tonique. 

 

“J’ai besoin d’un merge des datas bundel, tu pourrais t’en occuper ???” Lui demande Éva en posant ses deux mains sur le bureau de Mathieu, un sourire arrondi comme une bide de gorille suspendu au visage.  Il n’a pas du tout envie de le faire, ça le gonfle à l’extrême. Et puis les relents de chlore le déconcentrent, tellement de souvenirs qui remontent, une chape de glucose versatile, des fraises tagada qui s’attendrissent dans sa tête comme des éboulis rose. Merger merger ok ok je m’en charge dans l’heure…promis…
“il y a une drôle d’odeur ici…”  s’étonne Eva en creusant son cerveau pour identifier l’effluve ça sent le chlore conclut-elle.

“Tu métonnes vous revenez de la piscine”
“non … finalement je n’ai pas été avec Stéphanie… c’est toi qui sens le chlore.”

Euh… non non… pas du tout… je ne comprends pas…” 

Mathieu se renifle. Effectivement, l’odeur est poignante de chlore.

“Enfin en tout cas si tu pouvais m’envoyer la compile bundel… thx 🙂 “

 

Elle retourne à son bureau, laissant Mathieu stupéfait. Il se lève et se rend aux chiottes pour se renifler abondamment comme une espèce de caniche excité par des pisses sèches. L’odeur est franche, volumineuse. Elle surpasse même l’âcreté de l’urine dans la pièce. C’est comme s’il était un de ces putains de dauphins tristes infusant dans une piscine à vie, un aqualand magique où l’on te gave de sardines argentées et de médicaments anti-stress. Il sent sa main littéralement gorgée de chlore. Putain c’est quoi ces conneries. Il se lave les mains en frottant très fort avec le savon liquide à l’amande douce, puis termine soigneusement par une solution hydroalcoolique. Il frotte à s’en rougir les pores. Mais l’odeur reste en place, inébranlable. 

 

Ado, 17 ans, il se souvient de Priscilla. Elle portait un nom pourri de série américaine, et il était toujours gêné par sa propre viande devant celle de Priscilla, il ne savait pas où foutre son corps d’empoté moite, son petit ventre joufflu, sa peau de crème pâtissière, il aurait bien voulu s’enfoncer dans un grand étui à corps, à la manière d’un étui à lunettes, pour se planquer dans une réalité parallèle noire et duveteuse. Mais il n’avait que sa peau dégoulinante et un slip de bain idiot. A la regarder nager, limpide, son cerveau disjonctait, comme une crevette cuite, la tête prête à se exploser dans un fracas de jus grumeleux.


Il retourne à son poste de travail. Le chlore est plus intense que jamais, il émane de lui comme un spectre de piscine, une aura de joyau bleu. Il commence à s’inquiéter. Problème de santé ? Il lance une recherche je sens le chlore, très rapidement il tombe sur un forum médicale << vous sentez le chlore, symptôme et traitement >>. Il lit en diagonal. L’odeur de chlore peut provenir d’une déficit en enzymes bicarbonatées – ou alors c’est le résultat d’une carence protéiforme en metavitamine – les vaisseaux sanguins se replient sur eux, formant des nœuds vénériens – les pores de la peau libèrent une odeur amplifiante de chlore. Il déplie la rubrique “conséquences”. La principale conséquence est une transformation sous quatre heures en dauphin mort. En dauphin mort ????
Pourquoi pas en dauphin vivant? Bordel de putain de merde où il a chopé un truc pareil ? Mode de transmission : conduit anal, cheveux gras, aisselle poisseuse.

 

“Tu as pu faire mon merge ? Éva revient à la charge. Il la regarde. ça n’a pas l’air d’aller… T’as une tête de porcelaine chinoise et cette odeur de chlore c’est incroyable…”
“Je suis hyper malade je crois que vais mourir dans quelques heures et avant devenir un homme dauphin…”

Éva écarquille ses yeux dans une surprise totale

“Une chlorite ? Putain t’as une chlorite ?”
“Je crois.”
“Je vais me laver les mains tout de suite… (elle angoisse, ses yeux ressemblent à des poitrines de musaraignes)… le mieux je crois c’est que tu changes de bureau… (elle désigne d’une main tremblante comme de l’eau trouble le fin fond de l’open-space, là où l’on met les parias stagiaires et les fougueux intérimaires)
“d’accord… tu… tu connais cette maladie ?”
“mon cousin est mort l’année dernière oui… mais tu sais c’est possible de survivre même en dauphin, c’est juste que tu as des branchies…”
“ça n’a pas de branchies un dauphin !…”
“Oui un trou sur la tête”

 

Mathieu emporte ses affaires dans son coin, un cahier raturé de to do list, des photos de sorties entre collègues (comme ce laser game tellement drôle où on pouvait tuer tous ses collègues pour de faux 😀 ), son ordinateur portable, son mug avec la constellation du scorpion qui apparaît dès qu’il verse de l’eau bouillante. Au loin, Éva et Stéphanie passe tous les bureaux à la lingette hydroalcoolique, en portant des masques de protection comme les japonais. Certains collègues, dont il appréciait la réactivité et la compagnie au quotidien, lui adresse, au loin, des signes de la main, avec un sourire d’encouragement résigné et une tendresse infinie de bébé paresseux. ça sent le triste. Mathieu a du mal à se concentrer sur son travail, sachant qu’il va finir en dauphin mort. Déjà sa peau s’est grisée, en plus de devenir plus douce qu’un épiderme de bébé. Il abandonne ses chiffres, erre sur internet à la recherche d’une piscine gonflable pour chez lui. Il se décide sur une promotion, -20%, elle a l’air confortable, après tout, s’il survit, il lui faudra bien vivoter dans l’eau. Une nageoire dorsale commence à le démanger dans le dos, et un trou se forme sur sa nuque. 

 

Dire qu’il passera le reste de sa vie à donner l’impression de rire comme un con. Qu’il bouffera des sardines crues avec les yeux et les intestins encore plein de merde. A la limite, il le faisait déjà avec les crevettes qu’il ne dévenait jamais, il avalait le petit cordon noir plein de bouse de crevette en même temps que la chair blanche et crémeuse. ça le rassure, c’est jouable. Dire que ses organes sexuels seront internes. ça peut être rigolo. Dire aussi qu’il devra vivre avec sa propre merde diluée dans l’eau. C’est spécial. Lentement son front s’est bombé comme un gros ballon de basket. Il a mal au crâne, prend de l’aspirine et un traitement à l’opium pour alléger les douleurs qui mâchent son dos et son crâne. Il fait un selfie de sa tête en mutation qu’il publie sur twitter en commentant la vie est pleine de défis qui nous permettent de relever la tête et de regarder droit dans les yeux son destin. Aujourd’hui je vais devenir une baleine, peut-être mourir, mais si jamais je survis je relèverai tous les défis de ma nouvelle condition aquatique.

 

Mail de Mathieu Bogard
Chers collègues, chères collègues,
C’est avec une émotion tintée de sifflements que je vous envoie ce mail d’au revoir. Mon corps fait des glouglous de navire sombrant dans les eaux australes, tandis que mes mains devenues des nageoires palment mon clavier avec lourdeur et fautes de frappe. J’ai été très heureux de partager ces nombreux moments de travail en votre compagnie, vos sourires, votre enthousiasme et votre réactivité m’ont perpétuellement impressionné. A présent que je respire de plus en plus mal et que je m’arrose toutes les 3 minutes à la fontaine, je ne pouvais manquer l’ultime occasion de vous dire un grand merci à tous et une bonne continuation. Je terminerai juste ce mail par un citation de Cousteau : “Le bonheur pour une abeille ou un dauphin est d’exister, pour l’homme, de le savoir et de s’en émerveiller”. Je quitte un bonheur pour un autre. Merci.

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